Je viens de finir la lecture d'un livre de Michaël Prazan La passeuse .

Ce livre s'inscrit dans la lignée de ces ouvrages qui essaient d'exploiter le traumatisme vécu

par les déportés ( Juifs ) qui ont vécu les rafles des années 40 , les persécutions , les camps

d'extermination comme Elle s'appelait Sarah de Tatiana de Rosnay par exemple .

Ce qui est frappant dans ce genre de livres est la négation , ou le refoulement , d'épisodes

extrêmement traumatiques et l'éventuelle anamnèse ( rétablissement de la mémoire ) qui

suit .

Et ces phénomènes s'accompagnent pratiquement toujours du verrouillage , et parfois du dé-

verrouillage , de la langue qui les accompagne .

Et cela m'a remis en mémoire une étude vraiment captivante de Jean-Yves Broudic , le frère de Fanch Broudic , le journaliste bien connu , intitulée Suicide et alcoolisme en Bretagne au

XXè siècle .

Jean-Ves Broudic est psychanalyste et un important sujet qu'il traite dans son livre est précisément l'abandon de la langue bretonne au siècle dernier qu'il explique par la trilogie désormais classique de l'impensable , l'innommable et l'indicible qui s'inscrit dans le gigantesque traumatisme de la Grande Guerre .

Pour résumer : ce traumatisme a été tellement bouleversant que , pour l'entourage et , dans une certaine mesure , pour les acteurs eux-mêmes combattants , il en devient impensable , insensé ; les mots manquent pour en parler et , quand on trouve les mots en question, on ne peut pas les dire . Or , la langue sous-tendant l'innommable et l'indicible était la langue bretonne et , à partir du moment où on ne peut pas dire , on se tait et la langue en subit les conséquences pour ce qui est de sa transmission naturelle .

Mais , comme il faut bien continuer à communiquer , on passe de manière logique à l'autre qui coexiste et s'impose petit à petit dans les grandes mutations socio-culturelles de cette première moitié du XXè siècle , à savoir la langue française .

Cette vision des choses me plaît bien car elle me semble quand même plus proche de la réalité que les sempiternels larmoiements de ceux qui ne considèrent la disparition du breton comme langue naturelle , apprise sur les genoux de sa maman , et remplacée par une expression institutionnelle ( néo-breton ) que dans une optique de complot jacobin destiné à faire disparaître un parler original et de très grande richesse relevant pratiquement de l'ethnoci-de .

Il n'est pas question pour moi de nier les effet négatifs de la politique française en matière de langues dites régionales, mais de recadrer le sujet à la lumière de ces manifestations individuelles ou de groupe ayant trait à l'utilisation de la langue indissociablement liée à l'affect .

Et quand l'affect subit des traumatismes impensables , innommables et indicibles , on se tait ; le silence s'installe et la langue se tarit .

 Prof De Guermont