Réquiem 

Une amie du bon moine a perdu une membre de sa famille il y a deux ans, tuée par des "fous de dieu" à Paris

Elle nous livre ce petit texte :

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" Vous avez comme d'habitude beaucoup de choses à faire avant la fin de la journée : un achat dans cette adorable petite boutique de votre quartier que vous avez découverte récemment , plusieurs coups de téléphone à passer pour concrétiser

cette idée  de court métrage qui vous tient à coeur , passer voir en coup de vent vos parents et vos frères , retrouver

votre ami avec qui vous vous entendez tellement bien  dans une brasserie juste à côté , boire un verre et rester dîner

ensemble sur place , rester fatalement discuter avec beaucoup de personnes ... On ne s'ennuie pas quand on est une jeune

femme de trente ans pleine de vie et de projets , et vous avez du mal à maîtriser ce temps élastique qui s'écoule à toute

vitesse .

Votre visite chez vos parents n'a pas traîné , mais c'est une habitude bien ancrée chez vous , un rituel immuable que vous respectez plusieurs fois par semaine . Quatre étages à gravir d'un pas vif , des embrassades , des paroles échangées ,

un verre à boire , des nouvelles à partager  , deux ou trois mots sur votre projet  actuel , quelques photos prises avec

votre portable . 

Et vous allez à votre rendez-vous . Vous connaissez tellement bien les lieux que vous pourriez  y aller à pied puisque

seulement trois cent mètres séparent l'appartement de vos parents de cette brasserie si bien connue de vous .

Vous arrivez à cet établissement ; votre ami vous fait un signe . Comme il fait incroyablement doux pour une mi-no-

vembre , il s'est installé à la terrasse ; devant un verre de sa  boisson favorite , il plaisante bruyamment avec des amis

communs . Vous vous asseyez à ses côtés , tournée comme lui vers la rue .

La boisson que vous avez commandée est enfin servie et vous venez de reposer votre verre sur la table après en avoir bu

une gorgée .

Vous entendez une sorte de  gros crépitement , un peu comme ces pétarades qui accompagnent les démonstrations de lies-

se de ces Chinois qui vivent dans votre quartier .

La balle d'une arme de guerre vous fracasse la colonne vertébrale . 

La question  que vous avez encore le loisir de vous  poser est cet incroyable enchaînement de minuscules événements  qui

ont fait que vous vous trouviez à cet endroit même où vous ne deviez absolument pas vous trouver sous peine de mort .

Il s'en est fallu de quelques secondes , une portion de temps insignifiante mais tellement vitale en l'occurence , comme

par exemple tenir ouverte  la porte de l'immeuble de vos parents pour laisser passer la vieille dame du deuxième , atten-

dre que le signal lumineux pour les piétons passe au vert dans cette rue de Charonne tellement fréquentée , aller chercher

une éponge à la cuisine pour essuyer le thé que vous avez renversé sur la table  , vous regarder un court instant dans la

glace près de la pharmacie pour vérifier si vous n'êtes pas trop décoiffée ...

Votre vie a tenu à une poignée de secondes et vous pouvez légitimement vous demander pourquoi cela vous est arrivé à vous , 

alors que , dans cette ville démesurée  , vous aviez un risque infime de vous trouver comme on dit au mauvais endroit et au

mauvais moment .

Et , en une fraction de seconde , avant de passer dans une dimension différente ,vous  reviennent ces paroles admirables de

Paul Eluard : " Il n'y a pas de hasard , il n'y a que des rendez-vous . "

Mais  vous laissez aux vivants le soin de disserter sur le bien-fondé de cette assertion , et aussi à votre famille chez laquelle

cet événement  terrible soulève depuis deux ans  un maelström de sentiments qui s'entremêlent : stupéfaction , indignation , révolte , incompréhension , colère , envie de vengeance , injustice  .

Mais s'interroger , surtout dans la douleur , nous maintient en vie .

Et vous maintient en vie car vous devenez , dans votre disparition tellement inconcevable , le pivot de notre affection . " 

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Beau texte !

Parole de moine